Pièce #90

En Estonie, des robots vont bientôt rendre la justice

Article paru sur usbeketrica.com |27 mars 2019|écrit par Lila Meghraoua

En Estonie, le ministère de la justice envisage de faire appel à l’intelligence artificielle pour rendre des verdicts dans des affaires relevant de poursuites mineures (quand les dommages s’élèvent à moins de 7000 euros)… et toujours sous la supervision d’un humain.

L’Estonie n’en finit pas d’explorer les opportunités du numérique. En 2017, elle était classée par le magazine Wired « première société numérique au monde ». Et pour cause, l’État estonien digitalise ses fondations depuis quelques années déjà. Dès 2014, le pays accordait à n’importe quel citoyen, d’où qu’il vienne, la possibilité de devenir un « e-citoyen » estonien (autrement dit d’ouvrir un compte facilement ou de lancer une entreprise en quelques minutes).

Par ailleurs, chaque citoyen estonien – ils sont 1,3 million – est équipé d’une carte d’identité numérique qui lui permet de bénéficier d’une flopée de services en ligne, dont la possibilité de voter ou de payer ses impôts. Et ça marche plutôt bien puisque 95% des Estoniens paieraient leurs impôts en ligne et 30% voteraient depuis Internet. Autre initiative remarquable : en 2017, le pays ouvrait au Luxembourg sa première « e-ambassade » pour y protéger ses données.

Mais l’Estonie ne s’arrête pas là. Au-delà du champ numérique, c’est cette fois en matière d’intelligence artificielle que le pays se fait remarquer. Le gouvernement aurait en effet pour projet d’introduire de l’IA dans son appareil judiciaire. Selon Wired, le ministère de la justice a demandé à Ott Velsberg, son chief data officer, de travailler à la mise en service d’un juge robot dont la mission serait d’étudier les poursuites mineures (dont les dommages s’élèveraient à moins de 7000 euros). Ce robot serait aussi amené – et c’est là la nouveauté – à rendre des verdicts… soumis à la supervision dêtres humains. Dans les faits, les deux partis concernés par des litiges renseigneront leurs documents, allégations et autres preuves sur une plateforme afin de nourrir l’IA. Le projet devrait démarrer dès cette année.

Ce n’est pas la première fois que le droit se mêle d’IA. Aux États-Unis, on utilise déjà des algorithmes dans le cadre juridique, mais plutôt dans un rôle d’adjuvants. Et non sans contestation. En 2016, les avocats d’Eric Loomis avaient notamment porté plainte pour discrimination à l’encontre de leur client par un algorithme informatique. Eric Loomis avait été reconnu coupable d’avoir fui la police au volant d’une voiture qui ne lui appartenait pas. Pour l’aider à trancher, le juge avait consulté Compas, un logiciel qui statue sur la probabilité de récidive de tel ou tel accusé sur la base d’informations liées à son passé (situation familiale, addictions, précédentes arrestations). Compas avait désigné Eric Loomis comme potentiel récidiviste, ce qui avait entraîné ensuite sa condamnation par un juge à six ans de prison. Une histoire qui n’est pas sans rappeler le scénario du film Minority Report (et du roman de Philip K. Dick dont il est tiré), dans lequel les criminels sont arrêtés avant même leur passage à l’acte grâce aux dons des « precogs ».

Outre son projet de robot juge, l’Estonie a également recours à l’IA dans plusieurs autres ministères. Selon Ott Velsberg, le chief data officer national, son pays aurait déjà déployé 13 systèmes alimentés par des systèmes d’intelligence artificielle au sein de la fonction publique. Grâce à un algorithme alimenté en images capturées par satellite, les autorités estoniennes sont par exemple en mesure de savoir si les agriculteurs subventionnés suivent bien les règles émises par le gouvernement, notamment en matière de taille des haies. Ce dispositif aurait permis au pays une économie de 1,2 million de dollars dès la première année de mise en place. « Les inspecteurs ont moins de visites à faire », explique Ott Velsberg dans l’article de Wired.

Au Pôle Emploi estonien, c’est également un algorithme qui joue les entremetteurs entre chômeurs et employeurs. Grâce aux informations contenues dans leurs CV et aux calculs savants du machine learning, les personnes en recherche d’emploi se voient proposer le travail le plus adapté possible à leur profil. Et ça marche puisque selon Wired, 72% des travailleurs « matchés » occupent toujours l’emploi trouvé grâce à l’algorithme, contre 58% auparavant. Qui a dit que les robots ne servent qu’à piquer nos emplois ?