Pièce #85

Des cellules humaines dans des embryons de moutons, mais pour quoi faire?

Paru sur leparisien.fr | 20.02.2018 | Gaël Lombart

Les chercheurs qui ont réalisé ce mélange comptent contribuer à pallier la pénurie de donneurs d’organes et, à terme, guérir le diabète de type 1.

Une (infime) proportion de cellules humaines implantées dans un embryon de mouton. Annoncée ce lundi, cette expérience, réalisée avec succès par une équipe de scientifiques suscite un grand espoir pour la médecine mais pose aussi des questions éthiques.
Cette nouvelle avancée a été annoncée dimanche, lors d’une réunion de l’Association américaine pour la promotion de la science (AAAS), à Austin, au Texas. L’an dernier, des chercheurs du Salk Institute, en Californie, avaient déjà annoncé les premiers embryons hybrides «homme-cochon», mais l’expérience avec les moutons est plus prometteuse.

Pourquoi ?

L’intérêt de faire prospérer des cellules humaines dans le corps d’une autre espèce est à terme de pouvoir transplanter des organes provenant d’animaux chez des humains. Et ainsi de pallier la pénurie d’organes : avec les progrès de la médecine, les demandes de greffes augmentent plus vite que le nombre de donneurs. Au 1er janvier 2016, en France, 14 471 patients étaient inscrits en liste d’attente d’un organe, un chiffre en perpétuelle augmentation. Entre 400 et 600 personnes inscrites sur cette liste décèdent chaque année dans notre pays, la majorité d’entre eux ayant attendu en vain un rein ou un foie.

Mais pourquoi ne pas transplanter directement un organe d’une autre espèce sur un humain ? Parce que si les moutons ou les porcs ont des organes similaires aux humains, ce transfert direct d’organes, appelé xénotransplantation, a très peu de chance de réussir. Pour contourner cet obstacle et éviter les rejets, l’idée est donc de créer une chimère homme-animal, qui serait l’ «hôte» d’organes transplantables à l’avenir. Lors de cette expérience, contrairement à la précédente, les scientifiques ont privilégié des embryons d’ovidés plutôt que de bovidés, les premiers se développant plus facilement par fécondation in vitro (FIV) que les seconds, et leur implantation dans un animal adulte ayant donc beaucoup plus de chance d’être un succès.
Cette nouvelle expérience a donc pour objectif de créer des pancréas humains dans des moutons, ce qui pourrait permettre de guérir le diabète de type 1, qui résulte de la destruction des cellules du pancréas sécrétant l’insuline.

Comment?

Pour que des organes humains se développent chez des animaux, il faut utiliser des cellules souches. Présentes chez les embryons, rares chez les adultes, elles ont le mérite de n’avoir pas de fonction déterminée et de pouvoir remplir le rôle que souhaite le médecin.
Pour obtenir un pancréas humain dans un mouton, il faut d’abord supprimer dans l’embryon du mouton la portion d’ADN qui commande le développement d’un pancréas. Pour cela, les chercheurs ont utilisé CRISPR/Cas9, un outil révolutionnaire d’édition du génome. On introduit ensuite dans l’embryon les cellules souches humaines qui, elles, « prévoient » la formation d’un pancréas. L’embryon est transplanté une dizaine de jours plus tard dans le corps d’une brebis.

Quelles étapes à venir ?

Dans les embryons de moutons modifiés, une cellule sur 10 000 est humaine, ce qui est dix fois supérieur au nombre de cellules que l’on trouvait chez les cochons modifiés. Mais trop peu pour une greffe d’organe réussie. Selon Pablo Ross, chercheur à l’université de Californie à Davis, membre de l’équipe, 1 % de cellules humaines sont nécessaires.

Les règles actuelles interdisent aux laboratoires de permettre la survie de ces hybrides au-delà de 21 jours, 28 jours dans le cas du cochon. Les chercheurs ont demandé à pouvoir étendre à 70 jours l’expérimentation, pour voir si les cellules humaines peuvent vraiment permettre de créer un organe. Cité par The Guardian et The Telegraph, Hiro Nakauchi, chercheur à l’université Stanford de Californie et membre de l’équipe, croit à la réussite de cette entreprise dans cinq ou dix ans.

Quels risques et quelles limites ?

Selon Robin Lovell-Badge, de l’Institut Francis Crick à Londres, la méthode choisie n’empêchera pas les rejets. « Même s’ils réussissent à remplacer tous les types de cellules pancréatiques chez le mouton par des cellules humaines, les vaisseaux sanguins du pancréas proviendront des moutons », a-t-il averti. Les scientifiques devront également s’assurer que les virus des animaux sont absents du futur greffon.

Il faudra aussi régler la question des moyens : les Etats-Unis interdisent pour le moment le financement public d’hybrides animaux-humains. Le moratoire pourrait cependant être levé.

Les chercheurs sont conscients de l’aspect controversé de leur travail. Lors de la présentation de la recherche dimanche, Hiro Nakauchi a expliqué que les chercheurs s’attacheront à empêcher la prolifération de cellules humaines dans le cerveau ou les organes sexuels des animaux. Afin d’éviter que ces chimères n’aient quelque chose de trop humain…